J’ai mis trois ans à comprendre pourquoi ma pâte ne ressemblerait jamais à celle des pizzerias de Naples. Le problème ? Je cherchais une recette miracle alors qu’il fallait comprendre un processus. Sur place, certains pizzaioli expliquent que l’échec se joue souvent « sous les doigts » : si la pâte résiste, c’est qu’elle n’a pas reçu sa juste hydratation ni le temps de se transformer.
La pizza napolitaine repose sur une équation simple (farine Tipo 00, eau, sel, levure fraîche). Quatre ingrédients. Aucun additif ni raccourci. Mais c’est seulement en apparence, car cette simplicité cache une mécanique très précise, réglementée depuis 1984 par l’Associazione Verace Pizza Napoletana (AVPN). Cette association veille à la protection de la spécialité reconnue au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, mais aussi sous le label européen STG (Spécialité Traditionnelle Garantie), rien n’est laissé au hasard.
La pâte : hydratation et fermentation avant tout
Dosages et proportions officielles
Pour 1 kg de farine Tipo 00 :
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580 à 650 ml d’eau (hydratation de 58 % à 65 %, c’est très élevé)
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50 g de sel marin fin
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3 g de levure fraîche (ou 1 g de levure sèche active)
Ce taux d’humidité élevé, recommandé et contrôlé par l’AVPN, fait tout le charme du résultat : c’est le vrai secret de cette texture alvéolée hors du commun. À Naples, certains pizzaioli — Mario Salvo est souvent cité pour sa rigueur — n’hésitent pas à dépasser les 65 % d’hydratation selon la saison ou le taux de protéines de la farine utilisée. Contrairement aux préparations usuelles à 55 % d’eau, ici on grimpe volontairement. La conséquence : une farine franchement capricieuse à travailler (la pâte colle parfois plus que prévu, c’est pas toujours évident…), mais une mie bluffante une fois en bouche.
La levure fraîche, un détail pour beaucoup, change tout. Elle autorise une fermentation vraiment lente, régulière, et donc une montée des arômes progressive — c’est le nerf de l’art de la fermentation. Beaucoup pensent que le goût dépend du choix de levure ; en réalité, ce qui importe, c’est la maîtrise du temps et de la température.
Le pétrissage et la levée longue
Première étape : diluer le sel dans l’eau avant d’incorporer progressivement la farine. La levure s’ajoute en dernier, après la première incorporation de la farine — c’est une astuce classique dans les écoles napolitaines.
Le pétrissage dure de 15 à 20 minutes à vitesse moyenne avec un robot (ou le double à la main, pour ceux qui ont l’endurance). Dans certaines familles de Naples, on fait le choix d’un pétrissage manuel, parfois en deux temps, pour sonder la texture.

La fermentation : c’est là que beaucoup s’égarent. Le pâton exige une levée de 8 à 24 heures à température contrôlée. En dessous de 20 °C, l’activité enzymatique reste optimale, sans emballement — certains laissent la pâte 12h au réfrigérateur, puis 2h à température ambiante (phase d’autolyse incluse : les enzymes de la farine dégradent l’amidon en sucres simples, essentiels pour nourrir les levures, générer les arômes, et donner ce brun doré lors de la cuisson à très haute température).
Ce principe de fermentation contrôlée, souvent méconnu hors d’Italie, explique pourquoi la pizza napolitaine authentique est à la fois digeste et parfumée. On est loin des pâtes « express » prêtes en deux heures.
Garniture : l’art du minimalisme napolitain
Les ingrédients sous label
Une pizza Margherita digne de Naples se compose de :
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Sauce tomate : tomates San Marzano DOP écrasées à la main, sel, rien d’autre. Les meilleurs chefs, Mario Salvo compris, refusent tout ajout de concentré ou de sucre, même en cas de tomates trop acides.
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Mozzarella : fior di latte ou mozzarella di Bufala Campana DOP (la buffala Campana, produite dans la région, apporte une texture fondante et un parfum presque floral)
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Huile d’olive extra vierge (elle doit venir d’Italie, le parfum fait la différence)
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Basilic frais (coupé juste avant de servir, jamais en avance)
Les tomates San Marzano poussent sur les pentes du Vésuve. Leur chair, dense et peu aqueuse, garde ce subtil équilibre d’acidité et de rondeur typique, certifiée par le label DOP — qu’on trouve en supermarché italien mais rarement ailleurs. Pour avoir tenté des substitutions à la maison, ça fonctionne mais la rondeur s’envole, c’est indéniable.
La mozzarella fior di latte (lait de vache) se défend bien en cuisson domestique : plus ferme que la buffala, elle détrempe nettement moins la pâte. Il arrive que certains pizzaioli fassent un mix des deux pour accentuer le fondant, mais chez soi, la fior di latte demeure plus sûre.
L’ordre d’assemblage
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Étaler la boule de pâte à la main (jamais au rouleau) en laissant 2 cm de bord pour le cornicione
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Disposer 80-100 g de sauce tomate en spirale, ni trop ni trop peu
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Répartir 80-100 g de mozzarella en morceaux (jamais râpée)
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Filet d’huile d’olive (5-10 ml), indispensable pour la brillance et le parfum
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Le basilic s’ajoute après cuisson, jamais avant (sinon il fane et perd ses arômes)

La cornicione, ce bourrelet épais et aérien qui borde la pizza, ne se façonne pas : il apparaît de lui-même, à condition d’étaler la pâte du bout des doigts, sans toucher aux deux centimètres extérieurs. Presque tous les apprentis pizzaioli l’ont raté au début — trop de pression, et la magie n’opère plus.
Cuisson : le défi de la température
Le four à bois traditionnel
Le protocole AVPN est sans ambiguïté : cuisson à 430-480 °C, 60 à 90 secondes, four à bois. Cette température très élevée permet à la pâte de cuire avant que l’humidité ne s’évapore, garantissant la texture moelleuse à cœur, croustillante sur la croûte.
Tout se joue à la seconde près : le moindre retard, et le cornicione s’assèche ou brûle — une formatrice racontait que dans les concours napolitains, les juges sanctionnent la moindre zone noircie. La mozzarella doit à peine fondre, la sauce tomate rester parfumée, et la croûte afficher ce brun doré et alvéolé, résultat direct de la réaction de Maillard.
Adaptation pour four domestique
Un four ménager plafonne rarement au-delà de 280 °C ; pour s’approcher de l’authentique, il faut ruser :
Avec une pierre à pizza :
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Préchauffer 45 min à puissance max
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Positionner la pierre tout en haut
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Activer le grill les 2 dernières minutes
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Temps total : 8 à 10 minutes
Sans pierre (en cas d’urgence) :
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Plaque retournée, préchauffée 30 min
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Cuisson 12-15 minutes en chaleur tournante max
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La cornicione reste discrète, mais ça dépanne

Cette interaction entre température du four et texture finale (fournie par le taux d’hydratation élevé de la pâte), c’est tout le cœur du miracle napolitain : il faut accepter de louper quelques pizzas avant de comprendre la bonne réaction.
Les erreurs qui ruinent tout
Dégazer la pâte au rouleau : adieu les alvéoles formées pendant la fermentation. Résultat, une pizza plate, dense, sans la magie du cornicione.
Surcharger en garniture : au-delà de 200 g, la pâte cuit mal. Elle devient molle à cœur, impossible à saisir à la main.
Ajouter l’huile d’olive après cuisson : l’huile doit cuire avec la pizza, c’est ainsi qu’elle révèle tous ses arômes et la brillance attendue.
Utiliser de la mozzarella râpée : elle contient souvent des anti-agglomérants, ce qui perturbe la fonte et la texture. À Naples, on ne transige pas : bloc ou billes, jamais râpée.
Mon protocole réaliste pour pizza maison
Après des dizaines d’essais (avec ratés, parfois spectaculaires), voici la routine qui fonctionne dans une cuisine standard :
J-1 (20h00) : pétrir la pâte, première levée au réfrigérateurJour J (16h00) : sortie de la pâte, division en pâtons de 250 g, repos sous linge humide pour souplesse accrue18h30 : préchauffer le four avec pierre à pizza à puissance maximale19h15 : façonner, garnir, enfourner (et surveiller le cornicione, sans s’obséder !)
La pâte se conserve jusqu’à 48 heures au frais. Au-delà, fermentation accélérée, acidité trop prononcée — un classique, toujours décevant après coup.
La pizza napolitaine n’est pas une recette complexe. C’est une recette exigeante. La différence ? La technique importe, mais tout repose sur la patience et sur le respect du processus. Ce n’est pas seulement de la cuisine : en Italie, la transmission familiale fait aussi partie du rituel (la plupart des pizzaioli citent une grand-mère ou un oncle à qui ils doivent leur geste).
La première tentative peut être déroutante, limite frustrante. Vers la cinquième, la pizza commence à ressembler aux souvenirs d’Italie. Au-delà de la dixième, on comprend enfin ce que les artisans napolitains transmettent depuis deux siècles : ce n’est pas la formule qui fait tout, c’est le coup de main, transmis et intégré, parfois sous le regard amusé d’un ancien qui observe en silence.
Déguster une vraie pizza napolitaine, c’est goûter à la fois la rigueur de Naples et l’hospitalité italienne — c’est aussi, bien souvent, partager une expérience maison plus conviviale qu’infaillible. Cela expliquerait pourquoi, chaque année, à la Journée mondiale de la pizza ou lors des concours de la meilleure pizza napolitaine, tant de passionnés se retrouvent autour d’une même équation : simplicité, savoir-faire, et sincérité.